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J’ai voulu ce site au carrefour de tout ce que je vois, pense et vis. Vous y trouverez donc aussi bien des textes que des photographies, des ébauches de réflexions, de poèmes voire de commentaires. En somme, une carte de mésidentité : car si tout est de moi ici, ces pages ne sont pas encore moi.

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Question de présence

Compliqué de trouver, d’apprendre, la façon dont on doit survivre au temps dérobé d’un train qui s’en va. S’en va d’un quai comme il s’en est un jour venu, au détour d’un chemin de terre, un train sur un chemin de terre. R., sur le pas de porte de notre cuisine, à la ferme, avait mis sa main en visière. Au loin le train était encore un point minuscule et sans nom. Il a longtemps grandi, roulé, il est resté des jours entiers cette forme indéfinie à cheval sur l’horizon, dont nous disions « ce doit être un sanglier », « un avion », « c’est un agneau perdu », « une cabane poussée là », et puis, c’était ce train.
Ce train sans rail ni roues, presqu’un serpent. Il s’est approché en coulant. Bleu, menu, vierge des imprimés criards que la sncf y appose habituellement. Deux locomotives, trois wagons. Quelqu’un en est sorti.

Compliqué, d’inventer sa place dans l’absence de ce quelqu’un là. De parcourir les espaces fleuris de la ville en parcourant les espaces fleuris de la ville, et rien d’autre.
Le ressouvenir, vieux sauvage, ne se laisse pas dompter. On longe un muret bien connu, quand soudain une main se pose sur notre épaule, une voix nous chuchote « regarde ! » ; d’abord on sursaute, on cherche la main on tend l’oreille à la voix chère, mais rien, le vide, mauvais compagnon de l’esprit qui s’est laissé aller à la dérive du recyclage. Personne sur le muret. Par-dessus tout, le puits d’un ciel sans fond à qui l’on a crevé le ventre mais que l’on voit repeindre sa blessure avec application. Sans cesse. Pinceau de vent. Bleu froid. Parfois gonflé, s’assombrissant, la gorge lourde et grise à presque lécher les chemins. Plus personne sur le muret. Plus personne pour toujours, personne sur le muret.
La ruelle désormais perçue de façon double. Les lignes du décor ondulent un peu, tout tenant à la fois de l’ici et d’un en-deçà de l’ici. Il y a longtemps quelqu’un parlait, et, ses mots dissipés, leur mélodie survit. On la ressent fichée dans le tissu du lieu, imprimée dans la trame de la rue actuelle, enroulée aux troncs des marronniers, aux grillages ; sable dans le sable. Mais c’est une musique trompeuse. Comme un film tant rejoué qu’à force, il s’est défait de toute la spontanéité qui le faisait être une histoire. On y sent la répétition. Les dialogues on les anticipe, les gestes on pourrait les refaire, on les a ingérés, on y habite plus qu’en soi-même ; le film est devenu espace de la résurrection des voluptés, et du plaisir (étroit) de cette vie qui fait retour, mais aussi de la découverte d’une barrière haute comme ça : comme le mur du temps lorsque l’on s’y cogne le front. Le film, il est cloîtré dans le circuit de sa répétition forcée. Il n’essaie même pas de sortir de son chemin d’images. Il est là pour se dérouler, mécaniquement. La mort affleure entre les jeux d’acteurs et les décors ; elle inonde la scène, charge le cœur, troue le script à chaque page. La répétition de la séquence, la tue. Les voix se détachent, irréelles ; la reproduction à l’identique des expressions que l’on prenait pour de la tendresse ou pour de l’amour, en fausse l’intention, les ramène à l’état de documents ou de structures. Et cette rue-là, vide, où les fantômes se croisent et me saluent, cette rue n’est qu’une vieille bobine. Espace de vie enregistrée. Pièce peinte et sans recours. Ambiance vécue et ressassée, jusqu’à consommation totale de toute once de présence en elle.

* * *

La configuration d’un visage sur une pierre muette.
Au loin, une silhouette humaine qui lorsqu’on s’en approche, s’avère n’être qu’un tronc effiloché.
Toute manifestation du sentiment de la présence, où elle ne saurait être. L’absurde frottement du vivant à l’inanimé au sein du même objet ; mort qu’on embroche et qu’on relève comme un pantin à faire danser.


Une étoile de Maïakovski

Vous proposez de la poésie aux gens, mais la plupart d’entre eux passe sans s’arrêter, n’a pas le temps, prétend s’en moquer ou ne respire peut-être déjà plus depuis des siècles.
Que Maïakovski raconte les étoiles ou qu’Aragon attise de rouges lueurs au cœur, rien ne semble leur importer. C’est à croire qu’ils n’ont pas le ciel où ranger ces étoiles et qu’ils ne savent qu’en faire, alors qu’ils les laissent là. En plan.

Les poèmes sont des paysages recroquevillés en bourgeons. Ils dorment à poings fermés. On peut les jeter à tous vents : leur voile gonfle, un poumon s’étire, ils font de grands signes à l’adresse des passants encore amarrés. Mais souvent, rien à faire ; le cœur est semé sans réponse, pour un univers qui le croque.

Un moment vient où, dans l’indifférence générale, un pilier bascule en vous. Remettre en question son propre sentiment n’a rien d’anodin - son propre sentiment par rapport à la poésie.

Vous vous interrogez :
Ne serait-elle pas là où vous pensiez la voir ? - Ou est-ce le chant du sens qui a passé de mode ? - Ou êtes-vous aussi jauni, fripé, fini que ces poèmes vers quoi vous inclinez ; et vivez-vous dans l’illusion d’un livre qui n’existe pas ?
Toute une nuit, ça tourne vous, puis au matin c’est surmonté. Vous êtes assis en bord de route, des poèmes plein les mains, et amoureux des mots que vous copiez et prononcez ; amoureux au sens foudroyant, asphyxiant, survoltant, affolant, dévorant et total du terme. Amoureux comme dit Barthes, à les vouloir savoir par cœur, à les répéter à qui veut, ne plus envisager de vie dépouillée d’eux. Peut-être, amoureux, comme on est parfois traversé d’un frisson joyeux qui propulse en gestes et mots ; d’une exclamation électrique ; d’un courant d’euphorie à quoi rien ne résiste, et qui entraîne le corps comme un tronc mort.
Alors le poème reprend droit. Ancre en chair sa nécessité, comme pulsion de survie. Et brille comme une étoile. Une étoile de Maïakovski.

Ecoutez
(écrit par Vladimir Maïakovski / traduit du russe par Elsa Triolet)

Ecoutez !
Puisqu’on allume les étoiles,
c’est qu’elles sont à quelqu’un nécessaires ?
C’est que quelqu’un désire qu’elles soient ?
C’est que quelqu’un dit perles ces crachats ?
Et, forçant
la bourrasque à midi des poussières,
il fonce jusqu’à Dieu,
craint d’arriver trop tard,
pleure,
baise sa main noueuse,
implore -
Il lui faut une étoile ! -
jure
qu’il ne peut supporter ce martyre sans étoiles.
Ensuite,
il promène son angoisse,
il fait semblant d’être calme.
Il dit à quelqu’un :
« Maintenant, tu vas mieux, n’est-ce pas ?
T’as plus peur ?
Dis ? »
Ecoutez !
Puisqu’on allume
les étoiles -
c’est qu’elles sont à quelqu’un nécessaires ?
c’est qu’il est – indispensable,
que tous les soirs
au-dessus des toits
se mette à luire seule au moins une étoile ?


Réflexion sur l’écriture

Il y a des textes non-écrits, bavardés, en quelque sorte ; ou du moins, des textes qui rejoignent le bourdonnement concret des rues passantes et des cafés - même aussi, si l’on va plus loin, toute une littérature publique du non-écrit, plus pauvre que ce que l’on trouve au fond de sa propre fatigue, dans son propre regard, littérature sans étonnement ni invention. C’est le prétexte d’un roman sans sa nécessité profonde. D’autres fois c’est un bon auteur à qui sa maison d’édition a commandé un livre, et qui alors se plie au vide, mais avec quels efforts, quelles contorsions - et l’on se dit « je l’aimais bien, pourtant », et l’on ajoute : « qu’il est devenu mauvais ! ». Ou c’est un écrit plein d’honneurs qui se salue lui-même. Ou des écrivains trop sûrs d’eux qui ne tendent pas l’oreille bien loin : on ne sait ni où ni comment ils devraient la tendre, cette oreille, mais sous le raffut prétentieux de leurs lignes, un souffle passe qui leur échappe. Quelque chose de trop important. Cette littérature me déçoit. Cette littérature sans éclairs. Ce document de vie fait scénario. Cette photographie sans point de vue. Ce neutre, je crois. Cet âge mort ce long bavardage. Je ne l’appelle plus littérature que parce qu’on la trouve dans des livres.

Et en regard, je place la poésie dans un sens large qui englobe jusqu’à Proust, Nietzsche, et des romans contemporains de la recherche sur l’affect : des livres qui font sursauter, des livres qui n’ont pas peur de faire durer un paysage, et par exemple des romans sans histoire qui prennent le temps de raconter une gare ; comment on approche de la gare, ce qu’il y a dans la gare, comment y évolue le flux des voyageurs, et comment tout à coup ce flux peut disparaître, devenir somme de lui, lui, elles ; quel bruit de fond et à quoi ça répond ; et courir dans la gare ; et l’odeur de la gare ; et tel quai que l’on connait trop ; un tel livre oui, s’il me laisse la chance d’apprivoiser la gare et s’il m’y montre d’autres gares possibles, s’il en extrait des enfants-gares, des fleurs de gares, des trains d’ondes et des nuages bleus, un tel livre fait poésie. Il est vrai, entier, on ne l’a pas écrit comme on cadre une histoire de poche ; il se moque d’en découdre ou non.


Portraits des disparus

Portraits des disparus. Un détail les rapproche : ils jouent les insolents. Aucun mot ne mord assez fort pour dire l’absence qui s’en dégage. Ce sont des images silencieuses, familières autant qu’irréelles, où l’amorce d’une expression connue et attendue, résiste à tout accomplissement. A force d’être fixé, le portrait se soustrait de plus en plus durement à la continuation d’être, par une sorte de farouche immobilité qui déforme le visage aimé. Bientôt, celui-ci se dérobe malgré ses contours bien tracés ; il devient bazar de couleurs, fouillis mêlant l’étrange au proche. La contemplation a brisé tout espoir de le voir s’animer.

Lorsque l’on tient aux gens des portraits, on peut choisir de conserver la fraîcheur de leurs expressions. La respecter, c’est y porter un regard qui ne s’attarde pas, refuser de déplier l’indépliable en reconstruisant point à point ce qui n’existe plus nulle part. L’œil balaie l’image puis s’éclipse. Sinon, l’instant s’étire et se dissout : on entre dans une brutale confrontation aux distorsions du cœur. Plus rien ne vient résoudre l’apothéose de mort de la personne aimée. Quelque regard qu’on y lance, elle l’esquive et s’enfonce dans l’ombre. La photo n’était qu’une empreinte, une justification d’absence.

Peut-être aussi un risque à prendre.
Contempler trop longtemps l’absence : le geste est décisif. On parie tout. Et alors, on a si tôt fait de sentir ce mur de « jamais » répondre à la levée vive du désir, que l’on est à deux doigts de tomber soi-même en poussière. Le miracle, c’est de rester entier. En équilibre précaire entre la diffraction de soi et le repli définitivement insoluble. Dans une sorte de balancement vertigineux au dessus d’un gouffre d’amour. Mort et tout de même vivant.


Conte en miettes

Pour T., comme promis, parce que tu aimais bien l’idée de ce conte-là. Nota bene : les ruptures de temps et de ton entre les miettes de l’histoire, sont importantes.

1.
On y entre comme dans un cœur, avec angoisse émerveillée.
Petit bois resserré, aux puissants troncs creusés de rides, où l’on devine le désir des arbres les uns pour les autres :
dans les branches qu’ils s’emmêlent,
sous les corps d’écorces tendus et gonflés de sève à outrance.
Piliers des voûtes en dentelles
que le soleil traverse à peine qui vient s’effriter dans l’humus.
C’est un bois minuscule qui tremble ses ruisseaux. On n’y voit pas d’oiseaux mais lorsqu’on le pénètre ils nous fondent au-dedans. Les sentiers respirent la musique, parfois tanguent, se vaporisent et se reconstituent plus loin. On se laisse tomber sans douleur entre les racines vêtues de mousses. On peut se rouler dans la terre, la vie est tiède, ici. Elle embrasse un étang bleu-crème.
Un miroir opalin au fond d’une clairière
Sous le dessin crépu des feuillages humides
Ni roseaux ni poissons ni nénuphars, silence.
Trois saules pleureurs penchés sur l’onde.

2.
On raconte qu’un jour, un homme perdu passa par là. C’était un vieillard frêle, ç’aurait pu être un brin de blé, courbé, incapable de se redresser. Lui l’homme-brin, il marchait, mais donc sans choisir le chemin, et des jours entiers comme ceci. Il avait oublié : d’où il venait, son identité et tout but. Il déambulait en fredonnant dans une langue inconnue de tous, inconnue peut-être de lui, une langue qui tintait comme un sort, et les arbres ployaient sur son passage comme s’ils eussent voulu l’imiter.
La profonde empathie des arbres.
Des morceaux de choses blanches lui brillaient dans la barbe, cela ressemblait à des chiffres, boucles, cheveux d’anges, mais le narrateur ignore de quoi il s’agit, et parce qu’il juge préférable de ne pas s’approcher la conjecture en reste-là : peut-être des éclats d’étoiles ou des résidus de mots.

3.
L’homme-brin qui marche avec les bouts de mots pris au filet de sa barbe et qui ne s’en aperçoit pas, on ne va pas lui faire le signe de s’essuyer la bouche, et qui marche longtemps et qui soudain : clairière. Cesse de marcher. Ebahi. Contempler. Les pieds mettent un moment à s’accoutumer à l’immobilité, si bien qu’il glisse encore sur quelques mètres avant de vraiment s’arrêter. Patine jusqu’au seuil de l’étang. Tombe à genoux comme poussé dans la nuque par une main puissante (fantomatique). A soif, plonge ses yeux dans celui de l’étang puis tout à coup, non, n’a plus soif. S’attendait au visage humain. Il y a si longtemps qu’il n’a vu son semblable, même en reflet. Mais rien. Seule est visible sur l’étang la pâle distorsion du nuage qui survole la clairière. Les yeux de l’homme glissent à la surface. Cherchent mais quoi ; troublés ; et rien toujours, personne, que le long regard d’eau, froid au cœur comme poigne de marbre.
L’homme, angoisse agitée, mouvement d’impulsion, lance les deux bras en avant, plonge ses mains dans, plonge ses, traversent la surface et sensation qu’elles glissent comme dans des gants de velours. Stupéfait, sursaute, retire ses mains, sont sèches.

4.
Ne chante plus, l’homme-brin : a tari son marmonnement. Lentement se relève tout habité de fièvre, il dégouline il a sueur au front ; ainsi, longe la rive jusqu’au premier des saules dont les branches frôlent négligemment la peau luisante de l’eau. La paume contre le tronc, il s’abîme dans la contemplation du miroir mutique, hésite à s’y risquer, a peur mais veut mais craint mais : tend la jambe. Vieillard danseur, blond blé fragile tendu par les zéphyrs internes. La pointe de son pied n’ira pas crever l’eau, elle s’y enfonce sans faire de ronds, elle y est bue, caressée de velours, envahie de chaleur et le second pied suit. Il ose un pas, sans rencontrer la moindre résistance ; un autre alors, encore un autre. Bientôt il se trouve dressé au milieu de l’étang, de l’eau jusqu’aux épaules, comme emballé dans le plus douillet vêtement qu’il eût jamais porté. Il s’y déplace avec une aisance dont l’âge l’avait depuis longtemps privé sur terre. Il a soif à nouveau, il se trouve comme au doux, il veut voir comment c’est, dedans, alors gagné par l’euphorie, vaincu par la curiosité, il plonge.

5.
D’abord, ce ne fut qu’une caresse sur ses joues et son front. Il avait fermé les yeux et cessé de respirer, s’ébattant sous la surface en enfant oublieux. Rien ne s’opposait à ses gestes, il lui semblait voler plutôt que de nager, et ce, malgré la texture veloutée de l’eau. Vint un moment où il ouvrit les yeux, sans que la petite irritation à laquelle il s’attendait n’eût lieu. A la place, il éprouva un grand confort oculaire, peut-être supérieur à celui qu’offrent au promeneur les images de la terre et la température de l’air, car il n’avait ici aucun besoin de cligner des paupières ni de s’éblouir sous les rafales d’un jour trop vif. Le lieu était baigné de pénombre, tendrement éclairé par le plafond, et une sorte de sourd grondement le parcourait, faisant vibrer chaque pierre, chaque plante, et chaque organe du plongeur égaré. Où qu’il regardât, tout était sombre grâce et couleur étouffée : ici des algues multicolores dansaient, souples comme des cheveux ; là une sphère de bulles roulait avec lenteur de rocher en rocher ; de temps en temps passait une sorte de poisson rieur. L’étang n’avait plus rien du miroir vide vissé à la clairière ; c’était un lieu sûr et vivant. L’homme-brin eût la nette sensation d’avoir toujours vécu ici.

6.
Il est tard, soudain. Je ne sais pas pourquoi, comment est-il si tard, mais un pressentiment m’incite à m’en aller. Etre resté si longtemps à nager là et ne pas étouffer, je me flatterai d’être un dauphin quand je serai sorti je dirai mon apnée partout il faut que les gens sachent et s’il n’y a pas de gens les animaux les fleurs les pierres que je suis un dauphin je donne quelques coups de nageoires vers la surface à travers quoi je vois flotter un ciel liquide sans couleurs chatouillé de cimes souples ondulant sur les vagues que je touche du bout de mes lèvres et c’est une barrière plastique elle me repousse il faudrait pourtant que je passe le dauphin se fatigue la surface comme bâche translucide on m’a oublié dans l’étang l’air me manque doucement je prends quelques élans vers le ciel désiré l’air me manque je m’enfonce au plafond dans la lumière bleue blanche et verte et là haut mouvements que j’aimerais rejoindre on badine on rit l’air me manque doucement je voudrais appeler je n’ai plus de poumons ma bouche s’ouvre sur du vide sur un silence indépassable je cogne de moins en moins fort à la surface à mesure que passe le temps les voix d’en haut s’éloignent dans ma gorge les cris s’étouffent et volent en éclats s’accumulent me gonflent de mort je vais déchirer la lumière je vais tirer sur les paupières de l’étang qui se ferme que je n’ai plus besoin de quitter tant il est déjà tard j’ignore pourquoi comment j’ai manqué l’heure il commence à faire nuit, faire nuit.

7.
Dans la clairière, le gros œil de l’étang se colore doucement de noir. C’est comme une pupille partie du centre et qui s’étend.
Personne, nulle part. Le souffle vif des forêts vides. Quelque bruit, quelque hurlement souterrain, une voix humaine écartelée à la fois grondante et aiguë. Et une ondulation naissante à la surface de l’eau. D’abord de modeste amplitude, elle creuse de plus en plus profondément le regard lisse de la clairière. Les branches de saules qui pleurent trop bas y sont happées, chahutées et noyées. C’est une petite tempête interne, c’est l’étang qui s’est mis tout à coup à sauter à hocher ; il y a quelque chose dedans, de pointu comme le bout d’un couteau, et qui racle au revers des eaux. Qui griffe. Puis qui laboure. Mais la surface élastique tient bon. Quand on la sent prête à lâcher, un resserrement la saisit et la pointe hostile qui l’habite se fait moins visible, sans doute repoussée vers le fond.
Le temps passe. L’ardeur de la chose s’érode. Et c’est à l’instant où l’on va saluer d’un soupir le terme de la lutte, lorsque l’étang peu à peu apaisé a réintégré son orbite, que d’un coup formidable elle revient et le transperce. On entend un bruit de tissu arraché ou de petit éclair électrique. Une longue griffe fend la surface comme un aileron de requin, mais derrière elle la plaie de l’eau ne se referme pas. L’étang ouvre une gueule rougeoyante aux parois plus noires que la nuit, et c’est un homme exsangue qui en sort en rampant. Il se traîne sur la berge. Il avance en tremblant, on pense le voir s’écrouler à chaque pas mais il est toujours là. Il met un temps infini à quitter la clairière avec des airs de bête blessée. Et lorsqu’enfin, depuis un berceau vert et tendre entre deux racines, il se retourne sur le chemin parcouru, il ne trouve plus trace du drame qui vient de se jouer. Là-bas, les flots ont repris leur allure de toujours. Et de griffe, il n’en possède pas.

8.
L’adulte : tu vois, c’était ici. Dans ce lac. Il y avait du monde, ce jour-là. Les enfants sortaient de l’école et se rassemblaient sur le pont qui enjambe le fleuve en amont.
L’enfant  : le Pont de l’œil ?
L’adulte : exactement, le Pont de l’œil. Il faisait doux pour un mois de mars. Partout on était aux terrasses, ou l’on marchait, ou l’on roulait le long des rives, ou bien on lisait sur les bancs. Et quand cet homme est arrivé comme un déchet recraché par les eaux...
L’enfant : personne n’avait rien vu ?
L’adulte : personne.
L’enfant : il était mort ?
L’adulte : non, il vivait, tout frêle.
L’enfant : on m’a dit que le nom du Pont de l’œil, c’est à cause de lui.
L’adulte : oui, il s’est échoué aveugle.
L’enfant : sur la plage, là-bas ? Tu sais des gens disent qu’il avait les yeux ouverts, pleins de sang.
L’adulte : on ignore ce qu’il s’est passé.
L’enfant : il n’a rien raconté ?
L’adulte : il ânonnait des mots mais cela n’avait pas de sens.
L’enfant : quels mots ?
L’adulte  : je ne sais pas – ceux qui l’ont entendu ont eux-même oublié – ce ne devait pas être important.
L’enfant : et plus tard, quand il eut guéri ?
L’adulte : jamais il ne guérit. On supposa qu’il était tombé malencontreusement à l’eau. Mais certains affirmaient l’avoir vu se baigner dans le lac, peu avant, et que tout semblait alors au mieux. Si le courant l’avait emporté, des promeneurs, des pêcheurs, quelqu’un l’aurait forcément vu passer.
L’enfant : alors on ne saura jamais ?
L’adulte : il y a fort peu de chances - mais ne crois pas les gens qui te diront que c’est un fou - le mot a trop servi - ils sont désarçonnés, c’est tout.

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